Match opposant l’Algérie à l’Autriche. Hans Krankl marque le second but pour l’Autriche

(Trinity Mirror/Mirrorpix/Alamy Stock Photo)

RFA-Autriche, le match qui fit jurisprudence (Coupe du monde 1982)

En 1982, pour sa première qualification en Coupe du monde, l’Algérie réalise un exploit sensationnel sur le terrain sportif en battant l’Allemagne de l’Ouest, championne d’Europe en titre et double vainqueur du tournoi mondial. Les Fennecs, lancés vers la phase finale, se heurtent au match, dit, de la honte et sont éliminés. Récit d’une controverse qui a changé l’histoire du football.
25 janvier 2025

Match opposant l’Algérie à l’Autriche. Hans Krankl marque le second but pour l’Autriche

(Trinity Mirror/Mirrorpix/Alamy Stock Photo)

D’un moment sportif exceptionnel à un match que tout le monde aimerait oublier, resté dans les livres d’histoire comme étant celui de la honte, ou encore “The disgrace of Gijon”, il n’y a qu’un pas. Dans ce cas, quelques jours. En effet, dans le cadre de la coupe du monde 1982 en Espagne, le groupe 2 est composé de l’Allemagne (RFA), l’Autriche, le Chili et l’Algérie.

L’Algérie fait partie des deux représentants du continent africain avec le Cameroun. Pour le premier match de son histoire dans un mondial, les Algériens affrontent les redoutables allemands, champion d’Europe en titre et déjà deux fois vainqueur du titre suprême en 1954 et 1974.

Depuis 1980, la fédération algérienne, dont le DTN (Directeur technique national) est le légendaire Rachid Mekhloufi, autorise les bi-nationaux à jouer pour l’Algérie. Les joueurs locaux, même s’ils ne sont pas professionnels, sont favorisés par la réforme de 1977. Cela correspond à un changement de loi qui transforme les associations sportives privées en clubs pris en charge par des entreprises nationales. Les footballeurs deviennent de “petits fonctionnaires” avec des conditions de jeu optimales et de bonnes infrastructures.

“Je saute dans le premier train pour Munich si mon équipe perd contre l’Algérie”

On s’attend à une véritable confrontation de style. D’un côté, des allemands très confiants et même méprisants envers leurs adversaires, en atteste cette déclaration du sélectionneur Jupp Derwall la veille du match : “Je saute dans le premier train pour Munich si mon équipe perd contre l’Algérie.” De l’autre, une équipe alléchante avec de grands talents, encore inconnus du grand public. Rabah Madjer, qui a par la suite donné le nom à la fameuse talonnade qui fait frémir tous les fans de foot encore aujourd’hui, et Salah Assad qui a évolué au PSG notamment.

C’est aussi le duel des ballons d’or, entre le lauréat 1981 Karl-Heinz Rummenigge et Lakhdar Belloumi sacré ballon d’or africain la même année. “Nous étions un groupe très soudé, nous avions tous en tête que c’était les vingt ans de l’indépendance, nous étions déterminés à être dignes de notre peuple”, se souvient ce dernier.

L'équipe d'Algérie, jour du match Algérie-Chili (24 juin 1982, PA Images/Alamy Stock)

Un exploit monumental

Incroyable mais vrai, au terme d’un match fantastique, le pays qui n’était pas encore indépendant lors du premier sacre allemand dans cette compétition, renverse l’ogre germanique sur le score de 2-1. Un choc immense s’empare de la planète football.

Il s’agit du premier succès d’une équipe africaine face à une équipe européenne en coupe du monde ! “C’est la revanche du sud global contre le Nord. Le tiers-monde montre qu’il peut rivaliser sans complexe. Cette victoire provoque une explosion de joie égale à celle de l’indépendance. Le peuple s’identifie aux nouveaux héros sportifs. Dans les cafés, à la télé et dans la presse, tous soutiennent la dream team. Ce moment correspond à la naissance de cette expression”, explique à Micro Stories Stanislas Frenkiel, auteur de l’ouvrage Le football des immigrés France-Algérie, histoire en partage. Concernant la réception de l’exploit en France, l’enseignant-chercheur à l’université d’Artois indique : “Le journal l’Équipe présente l’Algérie comme une Algérie française. Les reporters présents sur place font l’éloge des joueurs flattant ainsi un public immigré.”

“Dans les cafés, à la télé et dans la presse, tous soutiennent la dream team. Ce moment correspond à la naissance de cette expression”, explique à Micro Stories l’historien Stanislas Frenkiel

Finalement, ce match historique est, un temps, masqué par un autre. Nous sommes le 25 juin 1982, troisième match de poule, et les deux équipes peuvent toujours se qualifier pour la phase finale de la compétition après l’autre match du groupe Algérie-Chili qui s’est terminé avec une victoire des Fennecs sur le score de 3-2. En mauvaise posture, les Allemands doivent gagner pour espérer se qualifier, mais pour que les deux nations qui s’affrontent se qualifient au détriment de l’équipe africaine, il fallait, par exemple, un score de 1-0. Après une ouverture du score allemande rapide, le score reste figé jusqu’à la fin.

Sur le terrain, le spectacle est grotesque. Au milieu des sifflets, le public scande “Algérie, Algérie, Algérie” en guise de protestation. “Le prestige de l’équipe algérienne est renforcé par l’entente germanique. Les deux cousins jouent à la passe à dix, l’Équipe parle d’une affaire de famille et distribue 22 cartons rouges aux joueurs”, déclare l’historien qui tient la chaîne Youtube Temps de sport. “Encore un anschluss”, lance à Micro Stories Éric Serres, journaliste sportif à l’Humanité, en référence à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, lui qui était étudiant à l’époque.

L'équipe de la RFA avant son match contre l'Autriche, le 25 juin 1982 à Gijón, Espagne (dpa picture alliance/Alamy Stock Photo)

 Le déshonneur

La presse internationale fustige les acteurs de cette rencontre. “C’est une honte, cela n’a rien d’un match de foot, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, toutes les fins ne justifient pas tous les moyens”, s’indigne en direct de Gijon le commmentateur allemand Eberhard Stanjek de la chaîne WDR. Auprès de Micro Stories, l’ancien arbitre de football français Philippe Malige, âgé de 57 ans, raconte : “Je me souviens de ce non-match entre la RFA et l’Autriche dont le score (1/0) avait qualifié ces 2 équipes et éliminé l’Algérie. Il paraît flagrant que la RFA et l’Autriche ont voulu conserver ce résultat en refusant le jeu. Cela reste pour moi une des plus grandes injustices de l’histoire de la Coupe du Monde

Un discours qui transgresse avec le cynisme et le racisme dont a fait preuve le responsable de la délégation autrichienne. “Bien sûr que le match a été tactique aujourd’hui, mais si 10 000 fils du désert veulent déclencher un scandale à cause de ça, ça prouve juste qu’ils ont trop peu d’écoles chez eux”. Beaucoup plus de classe chez le latéral droit algérien de l’époque, Chaabane Merzekane qui avait indiqué au Guardian : « Voir deux grandes équipes obligées de se comporter comme ça pour nous éliminer, c’était finalement un bel hommage rendu à l’Algérie. Ils ont poursuivi l’aventure dans le déshonneur, et nous sommes sortis la tête haute. » Comme si l’Occident avait voulu réaffirmer sa supériorité face aux revendications du Sud global.

Salle de tirage au sort de la Coupe du monde 1982 en Espagne (PA Images / Alamy Stock Photo)

Les victoires restent sur les palmarès, les victoires avec style restent dans les esprits”, les mots, extraits du bouquin Football de velours : voyage au coeur du football romantique de Jean-Félix Juguet Piazzola, sont ceux de Arrigo Sacchi, entraîneur italien considéré comme un des personnages footballistiques les plus importants de l’histoire du sport le plus populaire du monde, résonnent avec la désillusion vécue par l’Algérie à l’été 1982.

La FIFA n’a pas donné suite à la réclamation de la fédération algérienne, “C’est moralement condamnable mais rien réglementairement ne permettait à l’arbitre de sanctionner ces comportements !” rappelle Philippe Malige, dédouanant son compère Bob Valentine, qui arbitrait son premier match en coupe du monde. Un baptême du feu qu’avait aussi connu en 1982 l’arbitre français Michel Vautrot à l’occasion de de Belgique-URSS : “Mon seul objectif était d’avoir un match et qu’il n’engendre pas de polémiques, donc cela suffisait à mon bonheur sportif. Après c’était  bonus pour moi. La FIFA avait fort justement axé l’arbitrage sur le respect des 9 M 15 sur coups francs car c’était, à l’époque, une vraie plaie”, se remémore pour Micro Stories celui qui détient le record de finales de coupe de France arbitrées.

Mais celle de la coupe du monde 1982 l’a particulièrement marqué : “J’ai été désigné arbitre remplaçant de la finale et j’en conserve un souvenir ému. Ne jamais avoir joué au foot et me retrouver à l’intérieur de la plus grande finale mondiale, c’était la cerise sur le gâteau.” Un gâteau bien garni pour le tricolore qui a été désigné meilleur arbitre du monde en 1988 et 1989. L’affaire du match de la honte a eu un écho si puissant que cela a servi de jurisprudence pour que tous les derniers matchs de poule se jouent en même temps. Cela a été mis en place dès le tournoi mondial suivant, c’est toujours en vigueur aujourd’hui.

L’affaire a eu un écho si puissant que cela a servi de jurisprudence pour que tous les derniers matchs de poule se jouent en même temps.

Michel Vautrot salue une excellente décision qui a permis de corriger un “comportement contraire à l’éthique et aux valeurs du sport. La ficelle était grosse et l’enjeu énorme, c’était trop visible donc le retentissement a été grand”, précise-t-il. Ce système concerne aussi les deux dernières journées de championnat de clubs qui ont lieu chaque saison. “Ils ont le sentiment d’avoir servi à quelque chose, en plus de celui d’injustice. C’est une source de fierté pour les Algériens d’avoir fait évoluer les choses”, signale Stanislas Frenkiel.

Du haut de ses 322 matchs arbitrés en première division et sa casquette d’amateur de sport, Michel Vautrot dont la carrière a permis de connaître beaucoup d’évolutions dans les lois du jeu mais aussi dans la professionnalisation des acteurs du sport-spectacle met aussi en cause le système de l’époque : “Sincèrement, si le match avait été Allemagne ou Autriche/Algérie le scénario n’aurait-il pas été identique ? C’était la résultante de faire jouer des matches déterminants à des horaires différents. Allez demander à des joueurs de prendre des risques quand ils savent qu’un nul leur ouvrira les portes du graal ? Chaque fin de saison les mêmes récriminations ressortent sur les dernières journées de championnats en pro ou en amateur, peu importe le sport”.

Un football éminemment politique en Algérie

Depuis l’épopée de l’équipe du FLN pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), le football a permis à la nation algérienne d’obtenir une reconnaissance internationale. “Dans tous les pays, ce sport a été utilisé par tous les régimes, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques. En Algérie, cela représente un espace dans lequel des identités peuvent s’exprimer, notamment le régionalisme”, précise Stanislas Frenkiel.

En parallèle de la jurisprudence reconnue, l’Algérie fait évoluer son système national sous la pression des joueurs. Au retour d’Espagne, ces derniers sont accueilis en héros à Alger. Dans un rapport de forces plus favorable aux travailleurs du terrain, le président Chadli Bendjedid cède sur leur revendication principale : laisser partir les joueurs algériens à l’étranger sans restriction d’âge. Jusqu’ici, la fédération algérienne de football (FAF) refusait aux joueurs de moins de 28 ans de s’expatrier. Un lot de consolation qui vient s’ajouter à la défaite de l’Allemagne de l’Ouest en finale du Mondial contre l’Italie, après avoir battu la France dans un match lui aussi tristement célèbre. Le temps de cette nuit de Séville, tout le peuple algérien soutenait l’Équipe de France, vingt ans après la violente guerre de libération qui conclut 132 ans de colonisation de peuplement…

Témoignages recueillis par Embarek Foufa pour Micro Stories.

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