Plage de Furiani, Haute Corse, 2017 (Imago/Depositphotos).

Le drame de Furiani (Corse, 1992)

Le souvenir du drame de Furiani, plus grande catastrophe de l’histoire du football français, est encore très vif. Le 5 mai 1992, le stade Armand-Cesari doit accueillir la demi-finale de Coupe de France opposant le Sporting club de Bastia et l’Olympique de Marseille. Le match n’a jamais eu lieu. Incompréhensions, injustice, responsabilités multiples, retour sur ce qui a produit l’inéluctable.
4 mai 2025

Plage de Furiani, Haute Corse, 2017 (Imago/Depositphotos).


L’AS Monaco, l’AS Cannes, l’OM et le SC Bastia, pensionnaire de deuxième division, sont les quatre demi-finalistes de l’édition 1991/1992 de la doyenne des compétitions nationales. L’OM, équipe reine du championnat, hérite du club corse au tirage au sort. Côté bastiais, on croit à la magie de la coupe. Cet événement est l’opportunité d’augmenter la capacité du stade en détruisant la tribune Claude Papi (750 places). En remplacement, une structure métallique, tenue par des échafaudages, permettant à la tribune d’atteindre près de 10 000 places, est mise en place en seulement quelques jours.

Les travaux se font dans l’urgence et sans aucune base légale. La destruction de la tribune est effectuée sans permis de démolition, tout comme la structure remplaçante qui ne dispose pas de permis de construire. C’est l’entreprise niçoise Sud-tribunes qui est mandatée pour ce projet, que l’on peut percevoir comme très ambitieux ou totalement inconscient. L’histoire donnera raison à la deuxième option.

Quelques minutes avant la catastrophe, le speaker du stade tente, en vain, d’alerter les supporters présents. Il demande aux gens de ne pas taper “sur les parties métalliques”.

Jour du match. Tout est prêt pour accueillir cette rencontre brûlante de Coupe de France. La ferveur populaire est au rendez-vous. Mais les premiers signes d’inquiétude apparaissent vis-à-vis de cette structure qui repose sur des cales en bois et des parpaings non serrés. Elle est bondée. Quelques minutes avant la catastrophe, le speaker du stade tente, en vain, d’alerter les supporters présents. Il demande aux gens de ne pas taper “sur les parties métalliques”. En vain, à 20h23, à sept minutes du coup d’envoi, un bruit sonne comme un choc. L’arrière de la tribune cède et des milliers de personnes tombent dans le vide.

Stade Armand Cesari Tribune Pierre-Cahuzac, 19/04/2019 (cc-by-sa 4.0)

Aucune surprise pour les experts, après les faits, qui ont estimé à 100% les chances d’effondrement. “Mon père est décédé dans la catastrophe quand j’avais 4 ans. Il était technicien à la radio RCFM (ndlr: France bleu corse). Il était tout en haut de la tribune avec les journalistes. Il meurt quelques jours plus tard à Marseille”, raconte auprès de Micro Stories la présidente du collectif des victimes du 5 mai 1992, Josepha Guidicelli.

Histoire très proche pour Kalee Vision, créateur de contenu sur Twitch et Youtube, qui avait le même âge qu’elle au moment des faits où il perd aussi son père, commentateur de foot d’un soir : “Je mets en cause la cupidité des gens qui ont voulu ajouter des places pour faire de l’argent à la dernière minute en faisant n’importe quoi. C’est très difficile pour ma famille dont beaucoup de membres n’envisagent pas de remettre les pieds dans ce stade un jour.”

Armand-Cesari est transformé en hôpital géant où les spectateurs et les joueurs se transforment en secouristes de circonstances. De nombreuses années après, certains joueurs ont témoigné de l’expérience vécue chez Corse Net Infos à l’image de Bernard Casoni : “On devient tous des secouristes. On essaie de faire ce qu’on peut, consoler les gens, les rassurer, les couvrir, leur donner de l’eau. On ne sait pas trop quoi faire, mais on le fait. Le plus important c’est d’aider les gens, alors une grande chaîne humaine se met en route”, lance celui qui est devenu coach de Bastia entre 2005 et 2009. La tragédie est à la une des journaux : “L’horreur” pour Le Provençal, “La fête mortelle” titre Le Méridional et France Football ne mâche pas ses mots non plus : “Le crime”.

“Les responsabilités sont multiples. Le club, qui a démoli une tribune pour en faire une de 10 000 places sans aucune autorisation, les dirigeants, le préfet, l’État, les instances du football”, pointe la présidente du collectif des victimes pour Micro Stories.

Et pour cause, le bilan humain de ce drame vécu en direct et filmé par les caméras de télévision est terrible avec 19 morts et 2357 blessés. “J’ai vécu cette tragédie en direct devant ma télé, qui était très importante dans une époque sans téléphone portable ni réseaux sociaux. Le 25 avril, Claude Bouillet avait arbitré son dernier match OM-Cannes et j’avais fait le déplacement avec lui. Revoir les joueurs marseillais en demi-finale de coupe, c’était une grande attente. L’appât du gain avait fait construire cette tribune en kit”, détaille Eric Doladille, ancien arbitre amateur et aujourd’hui correspondant sportif à Midi Libre.

L’enquête activée dans la foulée relate qu’avec l’assemblage de deux matériaux incompatibles, la chute était inéluctable. “Les responsabilités sont multiples. Le club, qui a démoli une tribune pour en faire une de 10 000 places sans aucune autorisation, les dirigeants, le préfet, l’État, les instances du football”, pointe la présidente du collectif pour Micro Stories. Très rapidement, les hôpitaux corses sont saturés et de nombreuses victimes sont transportées dans les centres hospitaliers de l’Hexagone. Le président de la République François Mitterrand se rend sur place et fait une annonce forte. En hommage aux victimes du 5 mai 1992, on ne jouera plus au foot à cette date.

Devoir de mémoire : un long combat jusqu’à la victoire

En Corse, toute la région est touchée. Selon le député insulaire Michel Castellani, 1% de la population de l’île de l’époque a été touchée par ce drame et tout le monde connaît une personne disparue, blessée, ou un proche qui souffre. Mais, les instances du foot français ont sous-estimé la mémoire encore très vive du drame de Furiani. D’abord en mettant à nouveau des matchs le 5 mai. Ce sentiment de décalage entre des familles encore endeuillées d’un côté et la volonté de fête autour du sport de l’autre atteint son paroxysme quand la finale de Coupe de France 2012, vingt ans après, est programmée à la date du 5 mai.

Un scandale absolu aux yeux des corses. “Les clubs corses ne sont pas respectés. Si c’était un club du continent, cela aurait été acté définitivement depuis longtemps. Comme d’habitude, cette haine des clubs insulaires apparaît”, ressent Kalee Vision qui reste attaché au club de sa ville et de son père.

Monument commémoratif de la catastrophe du 05 mai 1992 (Dany Tolenga Flickr, cc by-nc-nd 2.0)

Après sollicitation de Joepha Guidicelli, la ministre des sports de l’époque, Chantal Jouannot déclenche le processus de modification de la date. Une première victoire de courte durée puisque la LFP en profite pour programmer une journée de championnat à la place. C’est le début d’un mouvement national avec une pétition qui recueille près de 40 000 signatures en quelques jours et des banderoles qui fleurissent dans tous les stades du pays. Un même mot d’ordre : pas de match le 5 mai. Les dirigeants des clubs sont sensibilisés, les médias relaient le mouvement obligeant les instances à céder pour les 20 ans du drame.

Après de nouvelles programmations le 5 mai et des années de combat, c’est l’intervention du politique qui fait bouger les lignes. La proposition de loi du député corse Michel Castellani pour interdire les matchs le 5 mai, à la fois au niveau professionnel et amateur, est adoptée. Un soulagement pour les 150 adhérents du collectif des victimes.

33 ans après, le devoir de mémoire continue. En déplacement à Bastia, clubs et supporters adverses se rendent régulièrement à la stèle de Furiani…

33 ans après, le devoir de mémoire continue. En déplacement à Bastia, clubs et supporters adverses se rendent régulièrement à la stèle de Furiani comme ce fut le cas avec les Lavallois le 14 avril dernier. Retourné au stade cette année pour la première fois depuis 25 ans, le Youtubeur est touché par cette transmission de la mémoire : “J’ai vu les écharpes de tous les clubs de France sur la stèle, l’hommage des supporters visiteurs, le travail avec les jeunes locaux. Cela fait du bien.” Et cela traverse même la mer Méditerranée puisque dans la cité phocéenne, une journée spéciale est prévue le 7 mai prochain. Le président marseillais Pablo Longoria a décidé d’inaugurer un espace dédié dans le musée du club en présence du collectif qui aura aussi l’occasion de sensibiliser auprès des jeunes du centre de formation à l’OM Campus.

Témoignages recueillis par Embarek Foufa pour Micro Stories.

 

Inscrivez-vous et recevez notre newsletter !

Découvrez tous nos articles

Retour en haut