Le restaurant MacDonald’s de Saint-Barthélémy, situé dans les quartiers nord de Marseille, avait ouvert ses portes en 1992. Un quartier populaire qui fut historiquement un terreau du militantisme associatif et un territoire dépendant des vicissitudes liées à la Politique de la Ville.
Martine Aubry, Ministre du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle en 1992, avait pris des mesures pour inciter les entreprises à recruter des jeunes non qualifiés et des chômeurs longue durée en proposant des exonérations de charges sociales. C’est dans ce contexte que le McDonald’s de Saint-Barthélemy est venu s’implanter dans ce territoire.
Martine Aubry, Ministre du travail en 1992, avait pris des mesures pour inciter les entreprises à recruter des jeunes non qualifiés et des chômeurs longue durée en échange d’exonérations sociales
La liquidation judiciaire qui est prononcée en décembre 2019, provoquant le licenciement de 77 employés, résulte d’une baisse d’activité qui s’est amorcée en 2018. Cette dernière vient compléter un passif faisant état de tumultes économiques et de revendications syndicales spécifiques à différents restaurants MacDonald’s de Marseille et sa région dans les années 2000.
L’année 2020 est certes marquée par la pandémie de Covid 19 et le confinement mais dans le quartier de Saint Barthélémy, c’est avant tout la faim qui tiraille les habitants. Par solidarité et pour braver la pauvreté fortement ancrée dans ce territoire, des anciens salariés du McDonald’s, accompagnés d’habitants et d’associations, investissent et occupent les locaux du restaurant fermé.
Leur action sera relayée par la presse locale, nationale mais également internationale avec notamment la RTS ou le New York Times qui en 2018 faisait déjà écho du combat des salariés du Saint Barthélémy avant la liquidation judiciaire avec un article au titre ironique : Oui il existe un Mcdonald’s français qui est adoré (par son personnel).
Le New York Times faisait déjà écho en 2018 du combat des salariés du McDonald’s de Saint Barthélémy avec un titre ironique : “Oui il existe un Mcdonald’s français qui est adoré (par son personnel)”
Un titre qui faisait peut être allusion aux plaintes d’employés de restaurants McDonalds américains qui protestaient quelques années auparavant contre leurs mauvaises conditions de travail. Le communiqué de 2014 de l’agence indépendante du gouvernement fédéral américain (NLRB) avait recensé 181 plaintes contre des restaurants.
Le McDonald‘s de Saint Barthélémy se transformera en une banque alimentaire et une plateforme de réinsertion professionnelle pour le quartier. Des burgers bio et vegan, imaginés par des restaurateurs locaux, seront offerts aux habitants. Ayant initialement le statut d’association, le projet dénommé L’Après M évoluera par la suite vers celui de société coopérative d’intérêt public (SCIC).
Il est à noter aussi qu’une société civile immobilière (SCI) nommée “La Part du Peuple” est créée en avril 2021 avec le lancement d’une campagne d’adhésion avec l’objectif d’atteindre 50 000 sociétaires pour permettre l’acquisition du bâtiment. Ce passage est évoqué par des débats intenses et émouvants entre les protagonistes dans le documentaire de Yacine Helali.
…une campagne d’adhésion pour atteindre 50 000 sociétaires en vue d’acquérir le bâtiment. Ce passage est évoqué par des débats intenses et émouvants entre les protagonistes dans le documentaire de Yacine
La Mairie de Marseille rachète officiellement les locaux en juillet 2021 pour sécuriser le projet. Le restaurant l’Après M sera officiellement inauguré le samedi 10 décembre 2022. Durant les différentes étapes de son parcours, le projet bénéficiera du soutien de nombreux artistes et célébrités, notamment celui de l’ancien député européen et agriculteur José Bové qui avait démonté un McDonald’s à Millau en 1999.
Le réalisateur Yacine Helali, originaire de Marseille, vient de produire et réaliser un documentaire intitulé « Laissez-nous les clés » sur le combat de ces anciens salariés. Micro Stories Blog est allé à sa rencontre.
Micro Stories : Durant l’année 2021, tu t’es rendu sur les lieux avec l’intention de couvrir les évènements pour quelques jours. Pourquoi as-tu décidé par la suite de faire un documentaire sur ce sujet ?
Yacine Helali : Au départ j’étais venu pour filmer un court-métrage documentaire. Quelques jours de tournage tout au plus. Ça c’était la théorie. Rencontrer le collectif a été un moment très émouvant pour moi et je ne pouvais plus repartir. C’était le lieu d’une utopie en action. Cette décision nous a coûté des complications mais aujourd’hui nous sommes fiers du chemin parcouru.
“Rencontrer le collectif a été un moment très émouvant pour moi et je ne pouvais plus repartir. C’était le lieu d’une utopie en action”.
Ton film commence avec les images de détresse et de colère du salarié Kamel Guemari qui se filme avec son téléphone au sein du restaurant. Est ce que tu peux en quelques mots nous contextualiser cette scène et nous dire ce qu’elle évoque chez toi ?
Le salarié et leader syndical Kamel Guemari menace de s’immoler pour empêcher la fermeture du restaurant. Le lieu représentait bien plus à ses yeux qu’un banal fast-food. C’était un espace de rencontres et de cohésion pour les quartiers nord. La place du village comme il dit. Il était prêt à donner sa vie.
Lors de ta projection en avant première à Paris, tu as confié au public que durant le tournage, ton équipe et toi avez à certaines occasions aidé les bénévoles de l’Après M. Peux-tu nous parler du lien affectif qui s’est créé entre vous ?
Le collectif est devenu pour nous une seconde famille. Des personnes qui donnaient leur temps et leur énergie au service des plus démunis. Heureusement que de telles personnes existent encore. Surtout pendant le confinement, ils passaient leurs journées et leurs soirées entières à l’entraide et à la solidarité. Ces gestes d’humanité étaient naturellement contagieux et souvent je me demandais si je ne devais pas lâcher la caméra complètement. J’ai aussi ressenti une responsabilité : donner une voix à des communautés rarement représentées au cinéma, montrer la dignité et la force de ces personnes qu’on invisibilise trop souvent. Heureusement l’intelligence collective m’a soutenu et ce film existe aujourd’hui pour témoigner.
“J’ai aussi ressenti une responsabilité : donner une voix à des communautés rarement représentées au cinéma, montrer la dignité et la force de ces personnes”
Tu as également évoqué les difficultés que tu as rencontré pour le financement de ton documentaire, ce dernier a été financé essentiellement en autoproduction. Est ce un choix de ta part ou est ce le fait de ne pas avoir pu obtenir de subventions ?
C’est un effort collectif. Nous avons pu créer ce film notamment grâce au soutien financier de la médecin du quartier Dr Nacima Bouzeroura. C’est un ami très engagé artistiquement et socialement qui est initiateur du projet, Nassim Azouz. Maria Zidani et Yanis Bazizi à la production ont tout donné. Andy Ludbrook en Angleterre a apporté sa pierre à l’édifice avec un mixage son remarquable. Nous avons aussi puisé dans nos propres deniers par esprit d’engagement. C’était ça ou ne pas pouvoir terminer le film. Le système de subventions actuel ne favorise pas ce type de films engagés et capturés dans l’urgence.
Nous tenions absolument à notre indépendance et à notre liberté sur ce film. C’était une autre équation à prendre en compte. Nous avions fait le plus dur en capturant le film par nous-mêmes. Il ne restait plus qu’à serrer les dents, compléter le film et garder le sourire surtout. L’entraide a beaucoup joué avec notre monteur portugais René Almeida qui a monté le film pendant plusieurs mois, pratiquement 1 an.
“Le système de subventions actuel ne favorise pas ce type de films engagés et capturés dans l’urgence. Nous tenions absolument à notre indépendance et à notre liberté sur ce film”
Quelle a été la réception des bénévoles et du public lors de la projection de ton film à Marseille ?
C’était un accueil qui vaut mille trophées. Les regards et les sourires de reconnaissance nous ont fait oublier toutes les difficultés rencontrées. Tous nos doutes passés.
Comment se porte actuellement l’Après M ? A-t-il pu contribuer à diminuer la paupérisation dans le quartier et ses environs ?
L’Après M est devenu un restaurant d’insertion en 2022 et qui continue à se battre aujourd’hui encore pour exister en tant que lieu de travail et de solidarité. L’aide alimentaire continue. L’Après M fait énormément pour les quartiers mais je dirais que la misère est telle que évidemment la solution ne peut être que politique pour réellement éradiquer pauvreté et exclusion.
“… évidemment la solution ne peut être que politique pour réellement éradiquer pauvreté et exclusion.”
Comme on peut le voir dans ton film, beaucoup d’artistes ou journalistes locaux mais également nationaux (Joey Starr, Fianso, Azzedine Ahmed-Chaouch) sont venus soutenir l’Après M. Est ce que cet impact national, et même international avec l’article du New York Times ou récemment avec El Salto, autour de ce projet t’a surpris ? Comment l’expliques-tu ?
Chaque jour passé à l’Après M apportait son lot de surprises. Nous avions l’impression d’être le centre du monde. En même temps je peux dire que le collectif était tellement concentré sur sa mission que c’est cette hospitalité qui était donnée face à tous ces visiteurs. Ce qui m’importait surtout, c’était de donner la parole et la visibilité à des communautés typiquement exclues du grand écran – les quartiers populaires de Marseille, les personnes en précarité, les bénévoles dont personne ne parle jamais. C’est eux les vrais héros de cette histoire. Les vraies stars étaient incontestablement les bénévoles et les bénéficiaires issus de ces milieux-là. Tout le monde en convenait.
Tu as pu organiser quatre projections de ton film en avant première : deux à Marseille, une à Paris et une à Metz. Envisages-tu une projection nationale et/ou d’autres projections ?
Nous travaillons en effet à une sortie nationale avec une distributrice respectée. Nous sommes ravis des invitations que nous recevons partout en France et dans les pays frontaliers. Cela prouve que le film touche à des expériences humaines universelles.
